En philosophe politique, l’adage selon lequel « l’homme est un loup pour l’homme » semble souvent considéré comme constituant une sorte de violation du sacro-saint concept du « bon sauvage » de Rousseau, selon lequel l’homme est bon au départ, et ne se trouve donc qu’à être corrompu par la société. Or, le simple fait de décrire ce paradoxe d’une façon on ne peut plus élémentaire, comme je viens de le faire, permet surtout de révéler que ces deux principes sont loin d’être contradictoires, et se trouvent même à dire bout de ligne la même chose !…

En effet, Rousseau semble le premier à reconnaître que l’homme n’est réellement bon que tant et aussi longtemps que ne s’est justement pas fait sentir l’effet plutôt néfaste de la civilisation, et ce en tout premier lieu à travers l’éducation, dont je me permettrais d’ajouter que celle-ci tend même à se rapprocher davantage d’une forme de déséducation, à mesure que la civilisation en question se trouve à « gagner » en complexité…

De toute façon, la plupart des philosophes dont provient réellement l’expression en question prenaient eux-mêmes bien soin de préciser que l’homme n’est pas non plus qu’un loup pour l’homme, à commencer par Thomas Hobbes, auquel la citation est habituellement attribuée, et qui précisait donc que l’homme « peut à la fois être un dieux et un loup pour l’homme ». La notion de dieu peut alors représenter d’une part les côtés bénéfiques de la civilisation, dont il faut avouer qu’ils sont quand même plutôt nombreux, et d’autre part le potentiel bien réel, mis davantage en lumière par Rousseau, qu’a l’humain de se développer de manière à devenir un être foncièrement bon, et dont l’action sur son entourage s’avèrerait nettement bénéfique.

Cela renverrait donc à autre vieille image, celle de l’ange et du démon au dessus de la tête de tout homme : en effet, il semblerait assez difficile de nier que l’homme porte à la fois en lui les germes d’une action constructive et ceux d’une action destructive… Il incombe alors à l’éducation de veiller à développer les uns plutôt que les autres, assez exactement comme tout bon jardinier s’emploie à arroser et favoriser les plantes utiles plutôt que les mauvaises herbes !…

Au fond, il ne s’agit essentiellement que de prendre réellement conscience de la nature de l’humain, dans toutes ses facettes, et notamment de reconnaître qu’il a au moins autant de potentiel à faire le mal qu’à faire le bien, afin d’être alors réellement en mesure d’agir en conséquence… et ce en commençant par ne plus sous-estimer l’importance on ne peut plus cruciale de l’éducation, elle qui se trouve ultimement à faire toute la différence à ce niveau, en ayant le pouvoir de faire croître les meilleurs côtés de l’homme, tout comme les pires.

Cette réalité ne pourrait d’ailleurs sans doute pas se voir mieux résumée qu’à travers la formulation de Plaute, le premier auteur à avoir réellement utilisé l’expression sur laquelle aura porté cet article, et qui semble donc s’avérer tout aussi pertinente aujourd’hui qu’en Antiquité : « l’homme est un loup pour l’homme, quand il ne se connaît pas lui-même »…

Charles-Olivier Bolduc

Solitude

Autoportrait d’un loup solitaire

23 mars 2016

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